Ces messieurs

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Au premier coup d’œil, tous les cardinaux de Christian Courrèges se ressemblent. Or, tout dans leur image défie ce premier coup d’œil : la pose, la fonction à ce point signifiée par la mise, la croix, la bague, les couleurs – le rouge et le noir, la chasuble dentelée de blanc ou l’hermine hivernale -, le jeu des mains, mains croisées, mains posées, main droite de l’anneau prélatice couvrant le plus souvent la gauche.

Le premier coup d’œil ne tient jamais face au regard qu’ « ils » posent sur le photographe, sur le monde.

« Ils », car ce sont des hommes, des hommes d’âge cardinalice. Ils posent sur le monde un regard plus ou moins doux, plus ou moins compliqué, qu’ils veulent neutre, avec une pointe de sourire parfois ; ils sont presque en pied, debout, imposants, à hauteur d’homme, moisn bergers que représentants du pouvoir et de la fidélité : leur habit parle pour eux. La folie, dit-on, c’est se prendre pour sa fonction : le pouvoir se distingue d’elle, à moins qu’il n’en soit la forme supérieure, en ce qu’il condense l’instant où la fonction se prend pour l’homme.

Passé le premier coup d’œil, qui mérite plus de méfiance encore que la première impression, chaque détail dans sa singularité révèle une différence ténue et radicale : différences de rochet, d’étole ou de mantelonne ; différences de croix pectorales : pendilis, croix quadrata, fidelis ou capitala, une différenciation sans cesse différée du même. Y sont-ils, eux, les cardinaux, pour quelque chose ? C’est une évidence. L’être à travers eux se désigne comme unique. Chacun a fait ses choix sans doute, ses choix de tous les instants, des choix de la tête aux pieds, des choix où la préférence, le goût, la tradition, l’héritage et peut-être la coquetterie sont visiblement intéressés. Chacun marque ses préférences, selon – ou du moins peut-on le supposer – tous les cas de figure possibles : rôle de l’entourage, de la préciosité, de l’imitation, du désir, jusqu’à la figure de l’indifférent qui doit tenir son rang à proportion analysable : ces vanités et ces marques de luxe le gênent au début.

Dans ce monde de l’invisible, seul compte ici le visible, seul à concerner le photographe qui accède au secret par ce qui se voit lentement. Il n’est pas interdit de penser que ces infinies nuances de signes, de sens et de langage, tiennent à des règles de lecture, à des grammaires que nous évitons, n’y voyant que du rouge et du noir, de connaître. Toreros, magistrats, et de proche en proche un peu tous les « corps » constitués ou « corps de métier » répondent à cet ordre du discours.

Peut-être suffirait-il de décrypter l’organigramme des cardinaux – « secrétaires d’état » – prélats du pénitentier apostolique dont le Pénitentier majeur est ici représenté, Préfets de congrégations et autre Maître des célébrations liturgiques pontificales-, pour que ce mince savoir suffise a éclairer, disposer et restituer les marques, les traits pertinents et la double articulation de ce système. Peut-être en saurait-on davantage sur les habits de chœur, l’habit piano, les vêtements liturgiques, par déduction, par pratique : comme on pratique une langue, une musique, un chiffre.

Sous mozette, dalmatique, simarres et fanons, le réseau complexe et expéditif du pouvoir, de tout pouvoir, se donne à lire offert et dans le même temps masqué. La force des images et de leur conjugaison se déplacent : qui est donc l’homme photographe, ce contemporain, ce semblable si différent aussi, qui obtient de princes de l’Eglise le moment de se donner à voir, de n’y prendre ni gloire ni méfiance, d’être simplement là ? Comment faut-il leur parler ? les persuader ? les convaincre d’un protocole dont ils seront les complices ? Qui est celui qui a le désir troublant de se mettre lui-même en scène devant ses sujets ?

Pour lui, metteur en scène hors champ, ces prélats jouent le jeu : ce qui, le premier étonnement bu, suffit à ne pas se placer à la place indiquée de la condescendance ou du premier coup d’œil. Ils portent la robe. Ils ne sont pas les seuls. Cette robe n’a rien d’un habit de femme. Dans un ouvrage de souvenirs, Roland Barthes confie un secret à l’auteur – son jeune ami à l’époque : Barthes regrette le temps où les hommes portaient librement la robe : la robe pour son aisance, sa liberté de corps, de mouvement. La robe des prélats n’est pas de cette nature. Qu’ils soient cardinaux auditeurs, ou cardinal in pectore, cardinal-neveu, ou palatin, patronus ou cardinal ponent, leur robe change des robes qu’ils ont jusque là revêtues.

Pourquoi met-on (ce temps) si longtemps à revenir au visage que l’on perçoit d’emblée comme un anachronisme ? On croit connaître l’habit. On n’a encore rien aperçu de la théorie variable des boutons, de l’hermine, des ceintures nouées au bas de la poitrine : on n’a rien aperçu, mais on voit le visage : un visage d’aujourd’hui, un visage moderne, de très contemporaines lunettes, une coiffure sage mais actuelle, un style de rasage que l’on connaît aux professeurs et aux hommes d’affaires, une complexion en rapport avec l’hygiène et les règles alimentaires en cours, un teint plus ou moins froid et « le front audacieux ».

Le « front audacieux », la soumission fidèle, Joachim Du Bellay en son sonnet 118 des Regrets (il vit alors à Rome sous la protection d’un cardinal de sa parentèle) les prête aux cardinaux « desquels l’autorité / Se voit ores ici commander en son rang », il les nomme : « ces messieurs ». On ne dirait plus « ces messieurs » aujourd’hui. Ces messieurs acceptent l’œil du photographe qui en retour a la force de ne les soumettre ni à l’instantané, ni à la pose. Il va vite dans l’exercice mais prend son temps dans l’instant. Chacun y trouve son compte, détournant la photo au profit d’un sens suspendu. De quoi s’agit-il ? D’un exercice d’anthropologie appliquée ? D’une galerie de portraits ? D’une percée transversale dans le monde contemporain le plus antique ? De la disparition de l’homme en tant qu’homme ? De ce que font les mains quand pose le visage ?

Et s’il s’agissait d’une expérience scientifique, d’une expérience sensible sur le corps invisible, le regard, la puissance, la volonté, la pauvreté d’être un homme ?

Francis Marmande