Portaits de prison

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Plus d’apparence mais autre chose, que les mots de vérité, d’être, de réalité ne concernent pas, n’atteignent pas. Quelque que chose que chaque visage et chaque corps tiennent pour réel, sans rien en fixer, sans rien en dire mais sans rien en sceller. Quelque chose d’étranger… D’étranger à cette puissance qui prend possession des souffles, des souffrances, des expressions trop contrôlées… Et qui l’excède et la porte au loin.

Loin de toute croyance, de toute pensée préconçue, de tout regard informé. Il y a là une sursensibilité, très différente de ce que l’on nommerait surexposition. Quelque chose encore qui ne se laisse pas plaquer, d’entré dans les têtes et finit par se laisser voir comme une pénétration douce des regards eux-mêmes. Peut-être une violence dévoyée d’elle-même.

Un gris natif.

Carène de ce temps qu’aucune puissance ne peut noyer.

Arche de ce temps –sans texte, sans passé apparent, sans histoire que chacun, pourtant remue en soi. Arche muette –au moins en ces instants de pose (de pause). Instants qui ne nient rien ; même celui qui photographie cela ne s’attend pas à être vu : les sens invoqués sont autres. Et l’attente aussi.

Ces photographies ne sont pas saisissantes. Elles n’ont pas cette raison d’être qui voudrait qu’elles nous surprennent. Elles obéissent à une exigence à la fois plus lourde et plus infiniment légère : elles sont inchavirables…

Tenues de faire plan –d’en dresser la nécessité– sous l’algue des regards. Tenues de ne pas sombrer sous la pression qui interdit les larmes. Interdiction non concertée mais commune ; c’est en chacune des personnes ici photographiées que ce qui a été vu est porté hors de vue. Vers cet espace qui ignore toute forme même intaillée, même incise, de condamnation.

Du passé aucune indiscrétion : détenus et gardiens se tiennent sur ce même fond. Il n’y a pas à révéler– à revenir vers ce qui serait une scène de révélation. Celle-ci, en ces instants, n’est qu’absence ou non-lieu. Et la singularité des corps n’y contrevient pas : d’un mouvement que les jours et les nuits, abandonnés ou oppressants, durs ou survoltés, n’enserrent pas.

En vous les yeux du marcheur débouchent les autres regards

Un unique

flot

s’enfle (…).

(Paul Celan, Contrainte de lumière)

Les yeux. Les yeux débouchent.

(On le pressent : il faudrait ici écrire sous cette ligne de regards ou plutôt le long de cette ligne. Dire comment les choses y sont à flot. Et les corps, soutenus par un poids sans nom, poids relatif et précaire mais dégagé d’un sourd effet de masse comme si chacune de ces personnes avait laissé monter en elle une intime ligne de gravité dont le dessin, toujours à retracer, conjurait toute forme de défiguration. C’est âpre et nu. C’est unique et monte comme un flot. C’est l’énigme que ces photographies relèvent : l’origine nait en chaque point où le passé s’efface…)

Daniel Dobbels